Le Prince Noir de retour sur ses terres
C’était au siècle dernier, le 25 mai 1983. Les Cinq Jours de Blanquefort, remplacés bien plus tard par l’Échappée Belle, animaient la ville pendant plusieurs jours.
Je me souviens du petit train… et de cet ensemble d’Algeco, si cher aux associations, installé entre la halle actuelle et les colonnes.
À cette époque, une bande de copains, unis par la même passion, se retrouvait régulièrement pour faire le point sur leurs activités. Chacun, dans son garage, son hangar ou même sa salle à manger, construisait et assemblait des éléments en aluminium, en bois ou en matériaux composites. Petit à petit, ces pièces allaient devenir, parfois après de longues années de travail, un avion ou un autogire.
Je repense en écrivant ces lignes à cet ami qui, une fois son avion terminé, a dû le sortir… par le balcon de son appartement ! Élément par élément, depuis le troisième ou quatrième étage d’un immeuble de Lormont. Ce jour-là, les pompiers étaient présents pour sécuriser l’opération, tandis qu’un journaliste de Sud-Ouest immortalisait la scène.
Une idée un peu folle
Un soir, autour d’un verre, nous évoquions cette manifestation à venir. Et peu à peu, l’idée a germé. Pourquoi ne pas y participer ? Pourquoi ne pas y exposer notre travail ? Mieux encore : pourquoi ne pas y présenter un avion en état de vol ?
La décision fut prise à l’unanimité. Nous avons levé un dernier verre, puis chacun est rentré chez soi… avec cette idée un peu folle en tête.
Étant le régional de l’étape, j’ai pris les choses en main. Une fois le projet bien ficelé, il fallait le présenter aux organisateurs. Ils ont accueilli notre proposition avec enthousiasme. Le feu vert était donné.
Durant ces Cinq Jours de Blanquefort, un stand serait consacré aux constructeurs amateurs d’avions du RSA, le Réseau du Sport de l’Air. Toutes les pièces transportables seraient exposées, certaines sur remorque. Des tentes militaires seraient mises à disposition pour abriter l’ensemble du matériel.
Restait maintenant à régler un problème de taille : l’avion.
Basé sur l’aérodrome de Saint-Laurent-du-Médoc, deux solutions s’offraient à moi. Le transporter par la route ? Possible… mais à condition de le démonter entièrement.
Le convoyer par les airs ? Une toute autre affaire.
Je n’ai pas hésité longtemps. Ce serait par la voie des airs.
Mais faire venir un avion en vol jusqu’au cœur de Blanquefort supposait une chose essentielle : l’accord de l’administration, la DGAC (Direction Générale de l’Aviation Civile).
Et surtout, il fallait trouver un terrain d’atterrissage à proximité de l’exposition. Qui accepterait de voir un avion se poser dans son champ ? Une route fermée aurait été idéale… mais où ?
Le terrain d’atterrissage
C’est alors qu’un ami, lui aussi pilote et cadre chez Ford, m’a lancé : « J’ai peut-être une solution. »
Il m’explique qu’une plateforme appartenant à l’usine, longue de 300 mètres par 20 de large, pourrait être mise à disposition. La direction est d’accord. Reste à vérifier la faisabilité.
Verdict : c’est possible.
La piste est courte, très courte même, mais bien orientée. Il faudra être précis, rigoureux. À l’atterrissage comme au décollage, aucune place pour l’approximation.
Les choses avançaient. Première étape franchie.
Autorisation de l’aviation civile
Je décide alors d’approcher, avec prudence, l’administration de l’aviation civile de l'aéroport de Bordeaux-Mérignac pour leur exposer mon projet.
À ma grande surprise, l’accueil est favorable. Mais ils veulent voir le terrain. Rendez-vous est pris.
Sur place, je comprends immédiatement que rien n’est gagné.
Les regards des fonctionnaires se lèvent vers le ciel. Un avion de ligne est en finale d’approche, dans l’axe de la piste 23, (230°). Il passe non loin de nous.
L’un d’eux me lance, d’un ton sec : « Monsieur, vous êtes en dessous de l’axe d’approche. Il va être difficile de vous accorder une autorisation. »
Le silence s’installe. Pesant.
Ils échangent entre eux. J’attends. Le temps semble suspendu.« Oui… ou non ? »
Comme pour accentuer la tension, un second avion apparaît en approche.
Puis l’un d’eux se tourne vers moi : « Il va falloir arriver très bas. Et surtout éviter de couper l’axe d’approche. Votre terrain est très court. Vous devrez survoler la route à très basse altitude… et maintenir un contact radio permanent avec la tour. »
Il marque une pause. « Vous vous en sentez capable ? » Je n’hésite pas. « Oui, Monsieur. »
Puis j’ajoute, presque naturellement : « Je suis un ancien pilote de l'ALAT d'avions et d'hélicoptères. Se poser sur des terrains non aménagés fait partie du métier. » (ALAT : Aviation Légère de l’Armée de Terre)
Je vois alors quelque chose changer. Une légère détente. Un regard différent.
« Vous êtes ancien pilote de l'ALAT ? »
« Oui, Monsieur. » Un court silence. Puis la réponse tombe : « Dans ce cas… c’est d’accord. Nous vous autorisons. Mais vous devrez respecter strictement toutes les consignes. »
« Elles le seront. »
Ils nous saluent et repartent, laissant derrière eux un léger doute… accompagnés par le passage d’un troisième avion de ligne en finale.
Rien n’était simple. Mais tout devenait possible.
Autorisation gendarmerie de Blanquefort
Restait une dernière étape.
Je prends contact avec la gendarmerie de Blanquefort.
Le commandant de brigade me reçoit.
Je lui expose toute l’opération.
Il m’écoute, puis esquisse un sourire : « Très bien… il va y avoir du sport ! »
Le jour « J »
J’arrive très tôt à l’aéroclub du Médoc, accompagné de mon épouse, ce qui lui laisse largement le temps de rejoindre le lieu d’atterrissage. La météo est idéale. J’ouvre les portes du hangar, retire la housse qui enveloppe mon avion et procède aux vérifications d’usage : niveaux d’huile et d’essence. Tout est en ordre. Je sors l’appareil, le positionne sur le parking, puis referme le hangar.
8 h 35, mise en route.
8 h 45, décollage.
C’est parti pour un vol court, avec un atterrissage prévu à 9 h 00. Tout s’enchaîne rapidement : prise de vitesse, virage à gauche, cap au 135° vers Macau, stabilise à 300 mètres d’altitude. J’aperçois Parempuyre ; à son travers, j’entame doucement la descente vers 150 mètres. Le lac de Padouens surgit déjà. Je prends contact avec Mérignac pour préparer l’arrivée, réduis au maximum la vitesse.
Dernier virage. Alignement. Le terrain se rapproche à vue d’œil : il va falloir faire preuve de précision et de sang-froid. Le comité d’accueil est là… et mon Dieu que la piste est courte.
Je touche le sol dès l’entrée de bande. Deux cents mètres me suffisent pour immobiliser l’avion. Demi-tour, puis je remonte le terrain avant de couper le contact. Je descends et vais à la rencontre de ceux qui m’attendent.
Le vol n’aura duré que onze minutes. Je me suis posé avec quatre minutes d’avance sur l’horaire imposé par Mérignac. Les copains ne sont pas venus pour rien : ils savent l’effort qu’il va falloir fournir pour amener maintenant l’avion jusqu’à son lieu d’exposition.
Pousser l’avion sur la route ! Le convoi s’ébranle. Nous pensions tourner à droite pour rejoindre l’avenue du Port du Roy, mais, à notre surprise, le directeur de l’usine Ford et son équipe nous invitent à bifurquer à gauche, afin d’amener l’appareil devant la façade principale pour une séance photo.
Nous obtempérons. Les pousseurs, eux, ajoutent sans broncher près de 600 mètres à leur effort déjà éprouvant. La séance terminée, nous reprenons la route vers le centre-ville, escortés par les gendarmes.
L’itinéraire est simple : l’avenue du Port du Roy, le CFA, le passage de la voie ferrée, puis le long des serres de M. Rigaleau. Ensuite, tout droit vers la mairie. Une heure et demie plus tard, nous atteignons enfin le lieu d’exposition.
Pas le temps de souffler : le stand doit être monté rapidement, l’ouverture des festivités est imminente. Je remercie chaleureusement les pousseurs ainsi que la gendarmerie, en les invitant à revenir dans trois jours… pour le trajet inverse.
Notre stand est désormais prêt à accueillir les visiteurs. Il se présente fidèlement au plan établi : fuselages du BB Jodel et du P80, ailes, moteurs, instruments de vol, sans oublier les panneaux explicatifs qui viennent éclairer l’ensemble.
Dès l’ouverture, le public afflue. Passionnés, connaisseurs, curieux ou simples promeneurs s’arrêtent, observent, questionnent. Les regards s’attardent, les échanges s’engagent.
- « C’est votre avion ? Vous l’avez construit où ? »
- « Dans mon garage, à Blanquefort»
- « Non ! Dans votre garage ? Mais il est en quoi ? »
- « En bois et toile, avec quelques éléments en matériaux composites, comme le train d’atterrissage et les capots moteur. »
- « Et le moteur, c’est quoi ? »
- « Un moteur de Coccinelle : un VW 1500 cm³ de 40 chevaux»
- « 40 chevaux ! Et ça vole ? »
- « Oui, Monsieur… et même très bien»
- « Et ce nom, “Prince Noir” ? Pourquoi ? »
- « Il a été construit à Blanquefort. C’est un clin d’œil à notre histoire locale. » Le visiteur s’éloigne, à la fois étonné… et convaincu.
Voyage retour
Le 29 mai, c’est le départ. Les pousseurs sont au rendez-vous, tout comme les gendarmes. Le petit avion reprend la route en direction du terrain de décollage ; cette fois, le film se déroule à l’envers.
À l’arrivée, je procède aux vérifications de l’aéronef.
Le vent, orienté à l’ouest, est favorable. Je positionne l’avion en entrée de piste. Mise en route du moteur, contrôle des paramètres… tout est bon.
Décollage ! Prise de vitesse. J’effectue un dernier passage pour saluer les amis, puis mets le cap au 330°, à 300 mètres d’altitude, puis contact radio avec Mérignac. Onze minutes plus tard, je me pose à Saint-Laurent-du-Médoc.
Défi relevé. Ce fut une belle aventure.
Un autre de mes avions, un Racer « Boxer », appareil de course, sera présenté le 28 mai 1997 à l’occasion de la « fête de l’enfance », dans le parc de Fongravey…
Mais ça, c’est une autre histoire !
Texte et photos Daniel GRAVEREAU, avril 2026.
Daniel Gravereau devant Le Prine Noir en route pour une autre aventure
NB : Le Prince noir, Edouard de Woodstock, fils du roi Anglais est chargé de commander l'Aquitaine au début de la guerre de cent Ans, il séjourne à la forteresse de Blanquefort. La forteresse est d'ailleurs parfois appelée localement « château du Prince Noir », comme plusieurs autres édifices médiévaux de la région.




