Rééducation des mutilés au Béchon

Une école de rééducation professionnelle agricole des mutilés de la guerre a été opérationnelle de novembre 1917 au 1er juillet 1920 dans le domaine du Béchon à Blanquefort.

 

Don du domaine de Béchon à la municipalité 

M. Édouard-Marie Avril décède le 8 octobre 1888 à 50 ans et avait lègué par testament à la commune de Blanquefort la nue-propriété de tous ses biens meubles et immeubles, dont le domaine de Béchon, avec pour condition de fonder une école d’agriculture et d’horticulture et d’entretenir à perpétuité sa tombe au cimetière communal. L’usufruit et la jouissance de ces mêmes biens reviennent à son épouse, Mme Marie Avril, née Pléneau.

Le 22 mai 1896, Mme Avril et la commune de Blanquefort s’entendent pour partager, puis échanger les biens de M. Édouard Avril chez un notaire. La commune de Blanquefort entre en possession du domaine de Béchon, mais faute de moyens suffisants pour créer et faire fonctionner une école d’agriculture, se tourne vers le Conseil Général.    

Le domaine de Béchon comprend un château, divers bâtiments, vigne, prairie, jardin potager, terres labourables sur une superficie de 8 hectares 72 ares 15 centiares.

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Les années passent et aucune solution définitive ne voit le jour ; aussi la commune de Blanquefort loue les locaux et les terres à différents particuliers et vend parfois du mobilier pour faire face aux dépenses d’entretien.

Ecole de rééducation professionnelle 

Le 1er décembre 1915, ouverture à Bordeaux de l’école pratique et normale pour la rééducation professionnelle des mutilés de la guerre, 30 rue du Hamel. Elle est prévue pour accueillir 250 élèvPortrait-Docteur-Gourdon-laissez-passeres. Le directeur est le docteur Gourdon, médecin-chef des services d’orthopédie.

L’école forme les mutilés aux métiers de l’artisanat : reliure, cordonnerie, vannerie, tournage sur métaux, prothèse (fer, bois, cuir) ou délivre des enseignements à vocation commerciale : législation commerciale, comptabilité, calcul commercial. Une section prépare également au métier d’instituteur.

Au 1er décembre 1915, l’école proposait 8 ateliers ; en décembre 1917, 25 ateliers différents.

Les professeurs sont en partie des patrons ou techniciens de la ville et en partie des militaires du service auxiliaire détachés à l’école par le service de santé.

 

Rapport de septembre 1916

Le docteur Gourdon, associé à M. Lafforgue, ingénieur agronome, rédige un rapport qu’ils présentent en septembre 1916, dans lequel ils soulignent :

  • La proportion importante de mutilés et estropiés exerçant la profession de cultivateurs : 57 % ;
  • Le désir de la grande majorité d’entre eux de revenir à la terre si on leur en fournit les moyens : 90 % ;
  • La possibilité de les remettre au travail de cultures grâce aux appareils de prothèse et d’orthopédie moderne ;
  • L’utilité qu’il y aurait à inculquer aux cultivateurs mutilés les principes de culture rationnelle ;
  • La constatation que les autorités ont peu fait pour les mutilés-cultivateurs, seules 3 institutions agricoles sont opérationnelles à ce jour : Lyon (Rhône), Auch (Gers) et Toulouse (Haute-Garonne).

En conclusion, ils proposent d’ouvrir une section agricole à l’école de Bordeaux et comme la commune de Blanquefort a la générosité de céder le domaine de Béchon, de la créer à Blanquefort.

 

Annexe agricole à Blanquefort

L’école de Blanquefort sera une annexe de l’école de Bordeaux pendant la période où elle recevra des mutilés.

La direction financière et administrative est assurée par le ministère de l’Intérieur alors que l’enseignement technique dépend du ministère de l’Agriculture.

La rééducation professionnelle agricole devra donc comprendre de nombreuses disciplines : culture maraîchère, viticulture, horticulture, arboriculture, apiculture, étude du traitement des vins, étude de la volaille, établissement et la mise en valeur d’une vacherie, d’une porcherie, d’une laiterie, etc.

Outre cet enseignement de culture et d’élevage, le mutilé recevra des notions de pratique courante pour les métiers pouvant être utiles à la campagne : motoculture, charronnage, travail du bois, du fer, tonnellerie, et même petites réparations d’appareils de prothèse.

Enfin, des cours d’instruction générale seront dispensés, ils seront utiles aux petits propriétaires pour la gestion de leurs affaires ; ils permettront aux mutilés de pouvoir rechercher des emplois plus rémunérateurs comme ceux de régisseurs ou de chefs de culture.

Le ministère de l’Agriculture rappelle le 3 avril 1916 qu’une école d’agriculture ne peut être établie que sur un domaine mis à la disposition de l’État en toute propriété ou qui lui est donné en jouissance pour une période de 18 ans minimum, et comprenant les bâtiments scolaires et d’exploitation reconnus nécessaires par le ministère de l’Agriculture.

En séance extraordinaire du conseil municipal du 3 septembre 1916, sous la présidence de son maire, M. Emile Lançon, la commune de Blanquefort cède le domaine de Béchon à l’État pour y créer une école de rééducation professionnelle agricole pour les mutilés de la guerre.

En outre, la commune s’engage à verser la somme de 100 000 francs pour l’aménagement et l’entretien de l’école. L’État s’engage à assurer le fonctionnement.

Le ministère de l’Agriculture verse 100 000 francs et le conseil général de la Gironde 50 000 francs pour la création de l’annexe agricole.

 

Domaine du Bouchon

De son côté, le ministère de l’Agriculture signe le 10 novembre 1916 un bail location avec promesse de vente avec M. Barthélémy Filatreau pour le domaine du Bouchon à Blanquefort.

Les deux domaines, Bouchon et Béchon, se font face. Dans un premier temps, ils seront destinés au centre de rééducation agricole des mutilés, puis à l’école d’agriculture. Le domaine du Bouchon est plus petit que le domaine de Béchon : 3 hectares 45 ares 75 centiares ; il comprend un édifice d’habitation, des bâtiments de servitude ainsi que des vignes, prés ou terres cultivables y attenant.

 

Ouverture annexe agricole

L’annexe agricole ouvre en novembre 1917 avec comme objectif d’accueillir 100 élèves, internes et externes, encadrés par 10 personnes.

Le budget de 1919 est prévu pour recevoir 60 élèves :

               20 élèves militaires non réformés pris en charge par le service de santé,

               30 élèves réformés et

               10 élèves serbes réformés.

(Les Serbes mutilés ou estropiés sont pris en charge comme les réformés français par l'Office National des Mutilés et Réformés)

 

Le personnel

Personnel administratif :

       1 sous-économe, 1 commis aux écritures, 1 concierge-homme de peine, 1 domestique, 2 femmes de ménage.

 

Personnel d’entretien et nourriture des élèves :

       1 lingère, 1 cuisinière, 1 dépensière (la personne qui fait les comptes), 1 infirmière.

 

Personnel de rééducation professionnelle :

       1 directeur technique, 1 sous-directeur professeur culture et élevage, 1 professeur hygiène et étude des appareils de prothèse et soin aux élèves, 1 professeur enseignement : travaux du bois, forge, bourrellerie, vannerie, tonnellerie, 1 chef de pratique horticole.

 

Les élèves mutilés

Nous ne savons pas exactement combien de mutilés ont été rééduqués dans l’annexe agricole de Blanquefort, ni le temps qu’ils y ont passé.

Cependant, nous savons que 21 mutilés en sortant de l’hôpital auxiliaire n° 12 de Blanquefort (Saint-Michel), le 15 décembre 1918, sont allés au centre de rééducation section agricole de Blanquefort. Parmi eux 6 Serbes, 2 Soudanais et 13 Français dont le caporal Bedart du 77e régiment sénégalais qui a le bras droit amputé au tiers supérieur.

 

L’école arrêtera de fonctionner le 1er juillet 1920 par décision du ministre du Travail et de la Prévoyance sociale. L’école principale, rue du Hamel, continuera ses activités en les diversifiant au fil des ans et en ouvrant les formations à d’autres populations comme les veuves de guerre et les pupilles de la nation.

 

Ecole d'agriculture 

Le 20 juillet 1923, ouverture officielle de l’école d’agriculture, de viticulture et d’horticulture.

De nos jours, c’est un lycée d’enseignement général, technologique et professionnel agricole, il est sous la tutelle directe du ministère de l’Agriculture. Il offre différentes formations : BAC, BTS et préparation à la classe préparatoire ATS biologie (adaptation technicien supérieur). Le château Dillon, domaine de l’appellation Haut-Médoc, est le cadre de la formation des apprenants du lycée.

Texte extrait du livre "Années de sang et de larmes à Blanquefort" publication de novembre 2019 en co-édition CHB et L'Harmattan.

Sources : Archives départementales de la Gironde (côtes 3R 43, 3R 44, 3R 45, 3R 47, 7M 115, 7M 117, 3E 34099, 3E 62462, 3E 61105, 3E 62507), Service des Archives Militaires et Hospitalières des Armées de Limoges côtes B2627 à B2639, Archives municipales de Blanquefort, Quotidien La Petite Gironde.