Les séquoias au Pian.

 

Dans le Médoc, les premiers séquoias géants implantés en Europe, la même année que ceux de Londres ! Le secrétaire, le docteur Méran qui en est l'auteur l'a intitulé « L'école forestière de M. Ivoy ». Voici ce qu'il écrit. « Il est de toute justice de citer quelques hommes qui ont le courage de semer et de planter pour l'avenir et nous devions à ce titre une mention toute spéciale à M. Ivoy qui, depuis plus de trente années, en commençant à quarante cinq ans, ensemence et plante près de 300 ha de forêt dans son domaine de Pian… Il a créé un mode d'assainissement économique et profitable. Des allées de trois mètres de largeur et de 40 à 50 cm de profondeur sont créées en laissant entre elles des plates bandes de 8 à 10 m. Le docteur Méran cite parmi les arbres plantés, de nombreuses variétés de pins, des cèdres du Liban, des cèdres deora, des cyprès de Louisiane, des chênes, des mélèzes et « enfin, un dernier venu qui dépassera bien vite tous ses voisins, le sequoia gigantea qui, chaque année depuis trois ans, a grandi d'un mètre ». Alors là, permettez-moi de vous faire remarquer que si mon cousin, car ce séquoia est un de mes cousins, si ce séquoia est là depuis trois ans en 1856, c'est qu'il a été planté en 1853. Or les premiers séquoias géants ont été introduits en Europe, notamment à Londres, en… décembre 1853. Nous aurions ainsi eu en Gironde les tout premiers séquoias géants d'Europe ! Mais qui donc est ce Monsieur Ivoy qui introduisit les séquoias géants en Gironde ? C'était le propriétaire du domaine Geneste situé à l’ouest de la commune de Pian Médoc, près du village de Louens. Ce domaine dont le château paraît avoir été, dès le commencement du XIVème siècle, la maison seigneuriale du Pian, appartient actuellement à la famille Oberkampf. En 1821, Amand Joseph Ivoy l'achète aux Lalande. Il fait arracher trente hectares de vignes abandonnées depuis longtemps, bien que renommées. Il assainit les 300 ha de landes et fait les plantations qu'admirait le docteur Méran. Chevalier de la légion d'honneur, il fut maire de Pian, de même que son fils Amand Jules Ivoy. Agé de 80 ans au moment de la naissance de son petit fils Ernest Arthur Jules, le 16 août 1858, Amand Joseph Ivoy a eu le plaisir de voir pousser cet arbre étrange : le séquoia. Arrivé à ce point, je me pose la même question que pour les séquoias d'Issartier : comment Amand Joseph Ivoy en a-t-il eu, et qui plus est, cette fois-ci, il s'agit de séquoias géants parmi les premiers introduits en Europe dès 1853 ? Eh bien, regardons de plus près la famille Ivoy notamment à travers l'acte de mariage de Jules Oberkampf et de Pauline Nelly Elisabeth Clossman. On y signale que le jeune Amand Ivoy, petit fils d’Amand Joseph, est le cousin de Pauline Nelly Elisabeth Clossmann. Cet acte de mariage réunit les trois familles Ivoy, Oberkampf et Clossmann. Pauline Nelly Elisabeth est la fille de Philippe Frédéric Clossmann, propriétaire du château Malleret, voisin de Geneste et d’Hélène Considine, sœur d'Elisabeth qui a épousé Amand Jules Ivoy, né vers 1810. Quand on sait que les Clossmann sont parmi les plus anciens et les plus importants négociants en vin de Bordeaux, qu'en 1854, ils reçoivent des nouvelles de leur correspondant de San Francisco sur la vente des vins en Californie, que peut-on en déduire ? Que les séquoias sont arrivés à Bordeaux au retour d'un voyage d'un des bateaux qui a apporté les vins de Clossmann à San Francisco. Que Clossmann a transmis ces séquoias à Amand Joseph Ivoy, ingénieur des eaux et forêts qui les a mis dans son domaine de Geneste et peut-être aussi à Malleret.

Notes : Archives communales de Pian-Médoc : Acte de mariage Jules Oberkampf - Pauline Clossmann du 11 mars 1867. Acte de naissance d’Ernest Arthur Ivoy du 16 août 1858.

Site internet http://www.patrimoine-de-france.org. et service régional de l'inventaire d’Aquitaine, 54, rue Magendie 33074 Bordeaux Cedex. n° de notice : IA00025148 1986.

Sur ce site, il semble qu'il y ait une confusion entre l'aménagement du parc de Malleret et celui de Geneste. On lit : « Sur les pelouses, il (Amand Joseph Ivoy) dispose des statues symbolisant les quatre saisons et dissimule les chais construits à l’entrée de la propriété derrière des plantations d’essences exotiques. » Or, si on reconnaît bien à Geneste la description faite par le docteur Méran en 1856, celle qui est faite dans le site à propos de Malleret correspond mieux à Geneste.

Un témoin nous a signalé qu'il y a une quinzaine d'années, la foudre tomba sur un séquoia du parc de Geneste qu'il fallut abattre. L'imposante souche est toujours en place, dans une île du domaine. Serait-ce celle du premier séquoia de Gironde ? Une étude dendrométrique pourrait apporter un élément de réponse.

Actuellement, si les séquoias géants plantés en 1853 semblent avoir disparu (il se peut que celui qui a été foudroyé il y a une quinzaine d'années en soit un) il reste de beaux séquoias sempervirens sur le domaine de Geneste notamment au pied des statues dont Amand Joseph avait agrémenté le parc. Enfin, je sais maintenant où, par qui les premiers séquoias géants de Gironde ont été semés ou plantés, mais sur moi, j'ignore encore tout.

On trouve des séquoias géants en Gironde : à Saint-Vivien de Monségur, au jardin public de Bordeaux, au parc du château Bourran à Mérignac, au parc Majolan à Blanquefort et au parc de Fompeyre à Bazas.

Enquête sur un séquoia géant. Les premiers séquoias géants introduits en Gironde en 1853, la même année que les premiers séquoias géants officiellement reconnus en Europe

« Un arbre remarquable est avant tout un témoin et on n’imagine pas un témoin qui ne témoignerait pas... Certes, l’arbre témoin est une expression qui peut s’appliquer à bien d’autres arbres que les arbres remarquables, mais tous les arbres qui méritent le qualificatif de « remarquable » sont, et de façon absolue à mes yeux, des témoins. Leur présence, leur survie et le fait même de les reconnaître comme tels sont des témoignages. L’arbre ancien en tel lieu a une signification, une signification peut-être simplement biologique. Mais plus souvent, il rappelle un fait historique (ou légendaire) : cet arbre situé en ville, dans un village ou sur un itinéraire de campagne est la conséquence d’une volonté de plantation ou de préservation.

L’arbre ancien est souvent une gêne, voire un danger. S’il est encore là, c’est par la volonté de générations successives d’amis qui l’ont protégé, soigné, respecté. Sa présence est le témoignage d’un attachement dont il nous faut décrypter le sens. Plus encore, si sa découverte et la reconnaissance de ses origines et de son rôle nous permet de lui attribuer le qualificatif de « remarquable », c’est que nous avons, ne serait-ce que de façon confuse, la capacité de juger du caractère exceptionnel de sa présence et que nous avons compris avec plus ou moins de pertinence son témoignage. Ce n’est pas par simple curiosité culturelle que nous avons besoin de ce témoignage mais plus profondément, plus intimement, comme élément d’enracinement dans une « histoire » qui nous dépasse et à laquelle nous nous sentons attachés. Perdre ces témoignages par élimination des témoins, c’est un peu de notre ciment social qui s’effrite et beaucoup de notre richesse personnelle qui se délite. Il faut donc rechercher ces témoins. Non seulement les coucher sur une liste ce qui est un travail de simple recensement, mais en analyser les caractéristiques biologiques et historiques, ce qui est un travail d’inventaire. L’arbre remarquable une fois remarqué, « montré du doigt » par une information claire et complète diffusée par des moyens médiatiques et par fléchage et étiquetage est, parce que sauvé de l’oubli, soustrait autant que faire se peut de la décrépitude et de la maladie et il sera mieux défendu contre l’activité parfois inopportune de tronçonneuses sournoises. »

Article de Marie-Claude Jean, publié dans les Cahiers du Bazadais n°158, 2ème trimestre 2007.