Les marais de Blanquefort avant la zone industrielle
Cette petite histoire est celle des anciens agriculteurs, métayers ou fermiers, des marais de Blanquefort. Mémoires orales de personnes nées entre les 2 grandes guerres entre port du Roy et Grattequina. Ne cherchez pas les maisons et exploitations citées, elles furent toutes déconstruites, non il en reste deux !
Le secteur du port du Roy était exploité par plusieurs petits propriétaires. Les maisons rouges (famille Bosc, Marie Lagrange) avaient des terrains et leur histoire est contée. A côté de ces terres une autre famille y produisait du lait, faisait du maraîchage (transporté pour la vente au marché des Capucins) une autre avait une tournée de lait vers Eysines, un autre cultivait l’artichaut. Tous avaient quelques bêtes. Selon les endroits nous trouvions des arbres fruitiers à côté de terres en céréales ou maïs. Les vignes étaient sur les côteaux.
Baquey, Bardet, Bosc, Elie, Gélie, Gorphe, Griset, Labeyrie, Lagrange, Lavigne, Macau, Ornon, Pradier, Rouillard, Valet, Vignes, entres autres, vivaient des terres du marais depuis la fin du XIXe siècle. Certains sites ont disparu comme Chantecric, Gabarreys, Grolan, Plateys, Somos, Soustra. Fini l’étang de Padouens ou le marais des Arraux. L’étang de Somos faisait plus d’un hectare, il appartenait à M. Milou et fut comblé pour créer la Zone Industrielle.
Vous n’imaginez pas une guinguette au bout de l’étang de Padouens, vers Berdaca en bord de route du pas de chêne ! Elle y fut.
Vous n’y imaginez pas un champ de capteurs solaires ! Et pourtant il a été étudié dans le secteur.
Certains d’entre eux, dont M. Gondalmas, ont élevé des sangsues vers Padouens se souviennent aujourd’hui leurs petits enfants ! L’élevage se tenait en face du pont du Bouchon, la parcelle au chemin du pas des chênes appartenait à M. Debayle.
Pont du bouchon sur le cournalet
Les bacs en béton longeaient Padouens en direction du Port du Roy. L’élevage de sangsues était aussi implanté en longeant le lac de Padouens vers port du Roy (ancienne digue Lalande) et à 200 m du pont du Bouchon un autre élevage y était connu. Une belle exploitation de sangsues était implantée allée du Flamand, entre la maison Picherie et celle juste avant la maison Vivez. Une autre est citée entre Picherie et la jalle exploitée par M Chiché.
Plans extraits du livre « Le marais de Blanquefort » d’André Guillocheau publications du GAHBLE pages 88 et 101
A Blanquefort la famille Béchade était connue en 1845 pour l’industrialisation de cette activité dans nos marais, activité poursuivie par le gendre (M Debest). M. Chiché aurait été le plus persévérant selon les recherches de collègues. Aujourd’hui on retrouve à Eysines un laboratoire mondialement reconnu et tenu par Mme Brigitte Latrille dont l’origine remonterait à M. Chiché. Cet exploitant était aussi propriétaire du château Bel Air. Cependant cette activité gênait le rehaussement des terres pour réduire les marais. Il s’en est suivi des affaires devant les tribunaux !
Extrait du livre « Le marais de Blanquefort » d’André Guillocheau publications du GAHBLE page 77 : « Le Préfet de la Gironde reçoit des lettres de réclamations, dont la teneur diffère suivant l’intérêt du plaignant. Le 1er juillet 1852, les ingénieurs des Ponts et Chaussées, Bellegarde et Malaure, accompagnés de Monsieur Rondeau, maire de Parempuyre, de Monsieur Courejoles, maire de Blanquefort, de Monsieur Pauly, directeur du syndicat du marais et de Monsieur Meymat, directeur adjoint du syndicat des Padouens, se rendent sur les lieux. De nombreux propriétaires les accompagnent : MM. Pichon, Béchade, Fourcet, Delisle, Lafon, Préchat, Meymat, de Matha, Ferru, Bouet, Bignolles, Delas, Rateau, Esclamadon. »
Tout ceci, les terrains et maisons des familles Dubourdieu, Dussouchaud, Dupuy, Dugay, Gorphe et Pradier avalés par la Zone ! La Zone s’étend du lycée des métiers au Berdaca et Grangeot, Port du Roy.
Jean et Hélène Martin M. Dugay
Plus loin vers la Garonne, le grangeot (ancien moulin) fut une ferme en bord de la jalle avant de devenir le terrain de golf de Bordeaux lac. Le fermier, M. Belot, avait son frère en face, de l’autre côté de la jalle, elle s’effondre aujourd’hui ! Les dépendances du moulin disparu sont utilisées pour l’entretien du matériel du terrain de golf. Les activités de chaque côté de la jalle étaient similaires, de la polyculture pour une autoconsommation et l’excédent était vendu pour avoir un peu de monnaie trébuchante.
La propriété de la famille Chambarière était morcelée depuis le château Liquard jusqu’au domaine de Mourlan (pavillon de chasse à la bécasse). Le fermier, M. Gorphe, est décédé au Barrail neuf et son épouse est allée finir ses jours à l’autre bout des marais. D’ailleurs cette ferme où est née une partie de la famille Gorphe est le vestige de ce que fut la zone. Selon M. Gorphe, au décès de son papa notre conteur n’avait que 2 ans, la maman est allée travailler à Saint Michel. Les grands parents étaient décédés et sa maman est allée vivre dans la ferme (suite d’un partage entre frères et demi-frères). Elle travaillait pour élever ses 2 enfants et lorsque la ZI a été créée cette ferme n'a pas été déconstruite pour raison sociale. Elle est restée dans son jus ! C’est un des derniers témoins de ce que fut le secteur. Bordeaux métropole préemptera s’il y a vente.
M. Gorphe se souvient de la ferme Dupuy, juste en face et avalée dans le terrain Ford, de leur voisin derrière et des chemins qui sillonnaient entre les prairies, la vigne, les vergers, potagers et autres activités agricoles. Ses parents s’étaient connus dans les camps en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale. Sa maman a suivi son chéri jusqu’à Blanquefort, elle était originaire du Nord de l’Europe. Selon les dires familiaux cette ferme était à l’origine un simple chai qui fut transformé par le grand père en habitation et elle daterait de 1840 (selon Bordeaux métropole)
Toujours plus près de la Garonne, le domaine de Grattequina n’était pas comme vous le voyez aujourd’hui ! la salle de réception était de modestes habitations pour les employés et pour le chef d’exploitation. Le château ne reluisait pas après sa vente par M. Lévêque à M. Hue. Le château a repris sa splendeur pour devenir l’hôtel actuel. L’exploitation était orientée vers un vin de palu, la production d’artichauts, d’élevage, de fruits et de vin, tout comme le domaine contigu, une belle demeure, au bord du pont des religieuses, aujourd’hui déconstruite (il n’en reste qu’un tas de pierres et de cuves brisées), 2 poteaux de pierre et un portail de fer.
Le phylloxéra a ouvert les portes à la production de lait et de céréales. Ainsi se développèrent la grande métairie proche de la jalle de Parempuyre et sa voisine proche du château grand Pontac ainsi que la laiterie Grattequina (qui fabriquait une glace qui se vendait sur la côte !). Il existe toujours quelques bouteilles de lait gravées Grattequina !
Dans le secteur des marais les agriculteurs avaient tous une petite barque à fond plat pour pêcher. Les anguilles, les pibales, les écrevisses ne manquaient pas ! La chasse faisait aussi partie du quotidien !
A ce propos la maison du bout de l’Île, en face du chemin des hollandais, aux 4 feux(allée du Flamand), fut un restaurant (écriture sur la façade) avant d’être une exploitation agricole appartenant à M. Fritz, puis à M. Cruse. M. Cruse avait de nombreuses terres dans le marais et avait construit une école pour les enfants des marais vers le bord de Garonne.
Puis j’ai rencontré M. Gorphe Michel, né dans les années cinquante au lieu-dit Chantecric dans les marais.
Son histoire corrobore d’autres témoignages sur les conditions d’expropriation des terres et maisons pour créer cette grande zone industrielle. Il était adulte (18 ans) et se souvient bien des conditions difficiles vécues par certains habitants dans le secteur ! Chez lui alors que la famille dormait un bruit fait sursauter la maisonnée. Le papa sortit précipitamment pour découvrir l’entrepreneur qui récupérait les volets, il était 6h du matin ! Employé communal il enfourcha la mobylette et se rendit à la mairie pour un entretien houleux avec M. Duvert, maire de la commune. Il est proposé de reloger la famille dans les immeubles de Solesse. M. Gorphe a refusé et la famille se replia au Carpinet car 3 petites maisons basses leur appartenaient MAIS elles aussi étaient frappées d’expropriation ! Ces maisons jouxtaient celles de Dussouchaud, Dupuch, Rondeau... Le temps (3 mois) de remettre en état un bien rue de la gare et la famille a redéménagé.
A Somos, l’étang d’un hectare de M. Martin a été comblé, il y pêchait et chassait comme tous les fermiers.
Selon les dires, M. Labeyrie, exploitant agricole dont l’habitation jouxtait la rue Duvert, serait mort d’une crise cardiaque en voyant son devant de porte démoli et une livraison de grand tuyau béton par un semi devant sa fenêtre.
Au fait le prix des expropriations n’était pas négocié, 80 centimes le m2 maison comprise (imaginez la maison Gorphe, quasi neuve, 12 ans à peine !).
Puis j’ai rencontré Monsieur Michel Lavigne, né en 1940 dans les marais de Blanquefort, et qui vit dans une maison dont l’origine remonte à un viager (Bonenfant) dont sa grand-mère (Pradier) fut bénéficiaire au décès de la propriétaire. Sur les plans du secteur le nom de Pradier ressort. M. Lavigne demeure dans la maison Pradier non avalée par le camp Soustra devenu ensuite établissement scolaire : Centre Maréchal Lyautey, de nos jours lycée professionnel du bâtiment Léonard de Vinci.
Une partie des terres de la famille Pradier a été réquisitionnée par l’occupant dès leur arrivée à Blanquefort. La carte du camp de Soustra montre les parcelles réquisitionnées. Le camp avait deux piscines, une salle de détente dans laquelle y étaient organisées des festivités, et divers bâtiments.
Par cette annexion les familles Pradier, Lagrange, Bosc, Miqueau, Triat, Melan, Lemery ont subi une expropriation pour la création d’une zone d’activité militaire dès 1940, reconnue et indemnisée en 1946 lors de la création du centre de formation Maréchal Lyautey. (Cette zone fut le premier pas vers la création de la zone industrielle !). Les chantiers de la jeunesse y venaient aussi.
Le chemin venant depuis la rivière passait devant la ferme et la maison Pradier pour mener vers le bourg de Blanquefort. Détourné par la création du centre de formation il fut remplacé par une piste en béton qui longe la voie de chemin de fer depuis la gare au camp militaire. Dans sa mémoire il n’y avait pas que des soldats allemands, des soldats Italiens y venaient aussi. Ce chemin existe toujours et passe devant la maison les élèves l’empruntent pour se rendre à la gare depuis leur établissement.
M. Lavigne avait 6 ans et il en garde la mémoire. Le grand père de Michel Lavigne fut exproprié de sa ferme pour la construction de l’usine Ford. 10 ha sont partis d’un coup avec les bâtiments pour 1 franc le m2. Une misère ! Heureusement que la maison « Pradier » enclavée dans l’espace du centre de formation fut épargnée. Une nouvelle vie s’est dessinée. Autrefois la ferme avait en principale activité une exploitation d’élevage et le lait était porté à la ville. Les légumes avec une charrette étaient transportés, à l’époque de son grand père, vers Bordeaux pour la vente. Le vin de la vigne était fait principalement pour la consommation personnelle.
Avec l’indemnisation, cumulée à celle du centre de formation, des terres ont été rachetées. L’activité ne fut plus la même et l’élevage fut totalement abandonné.
Notre narrateur a bien connu la commune car musicien il a animé des bals musette chez Filatreau (Caychac) et Gégé (Blanquefort). Employé au lycée professionnel il n’a jamais été exploitant agricole et il vit dans la maison sauvée des expropriations, un petit bout de terrain enclavé, voyez le plan. Je remercie pour l’accueil chaleureux qui m’a été accordé de tous ceux qui m’ont supporté, inquisiteur et bourreau de leur mémoire. Pour l’instant je pose la plume et reprends mon appareil photo et magnéto pour d’autres sympathiques rencontres.
Texte et photos de Pierre-Alain Leouffre, avril 2026.


















